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Smart City : « Nous avons besoin de terrains d’expérimentations », Pierre Bordeaux

Publié le 24 novembre 2017

Maître de conférence associé de l’Université de Paris Est Créteil, Pierre Bordeaux était l’invité du Pôle Systematic Paris-Region. Il est revenu sur la journée Smart City à Antony, mardi 21 novembre, qui a rassemblé plusieurs centaines d’universitaires, d’industriels et de responsables d’entreprises autour des questions relatives à la Ville Intelligente.

Engagés dans la transformation numérique de la ville, universitaires, entreprises locales, institutions et industriels se sont réunis, mardi 21 novembre, à l’Espace Vasarely de la ville d’Antony, autour du thème de la Smart City.

Bonjour Pierre Bordeaux. Pouvez-vous nous parler de vos recherches sur la Smart City ?

Pierre Bordeaux : Nous avons deux lieux de formation et de recherche au travers des travaux avec nos étudiants et certains de mes collègues dont monsieur Jean-Charles Sida (économiste). Le premier est un master d’administration international de projets territoriaux, dans lequel nous formons à la conduite de projets internationaux. Quel que soit l’environnement les diplômés doivent être en mesure de faire émerger les éléments essentiels pour concevoir, piloter, évaluer un projet et ce en prenant en considération les dynamiques territoriales, c’est-à-dire, les problématiques de représentations et d’identités collectives, de fonctionnement (concret) de systèmes d’acteurs. Dans ce cadre, les questions de Smart City sont particulièrement abordées dans la mesure où elles concernent et affectent les transformations radicales que connaissent les sociétés humaines depuis une quarantaine d’années avec la révolution numérique qui touche également les territoires nous avons une définition opérationnelle, scientifique d’une Smart City. Nous dispensons des cours qui touchent à la révolution numérique sur les territoires et dans les comportements interpersonnels. Car nous sommes dans une transformation anthropologique soumise par le numérique pour nous inscrire à la suite des travaux de Pierre Beckouche (Paris 1).

Le deuxième est un master de négociations internationales de projets commerciaux (NIPC) dans lequel – sous la direction de sa directrice madame Wafa Akrout – nous formons de futurs cadres et des responsables de projets qui pourront intervenir à l’international, c’est-à-dire en étant capable de conduire des projets et manager des équipes interculturels. Deux de mes cours sont consacrés à préparer concrètement les étudiants à mieux comprendre et se positionner sur ces questions de rationalités entre croisées entre des acteurs publics et privés, des responsables situés à des positions différentes dans la chaine de production et bien entendu s’inscrivant dans des identités culturelles et professionnelles différentes. Nous prenons appui sur cette question des enjeux des smart cities pour les faire travailler sur le sens de ce concept, les stratégies commerciales, les modèles d’affaires ou encore les processus (nouveaux) de création de valeurs

Nous faisons la démonstration que les villes, que l’urbanisation des villes est le laboratoire en réduction des transformations socio-économiques à travers le monde que sont la globalisation et la financiarisation de l’économie.

Donner une réalité tangible à des sujets éloignés du quotidien destinés à ce quotidien

Quel regard portez-vous sur cette journée consacrée aux Smart Cities à Antony ?

Pierre Bordeaux : C’est un bon format. Nous avons besoin de ce croisement théorique et pratique. Globalement, nous avons à faire à une dynamique qui s’incarne territorialement. Il y a des définitions, mais il n’y a pas de modèles. Cela veut dire qu’il y a beaucoup d’endroits où peuvent se développer des interactions qui donnent une réalité tangible à des sujets peut-être éloignés d’un quotidien alors même qu’ils sont destinés à ce quotidien.

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Cette conjonction entre un pôle de compétitivité, dont la vocation est de brasser des petites et grandes entreprises de la recherche et d’un autre côté, un territoire qui s’interroge, qui a besoin de s’ouvrir à des réalités et qui va être le réceptacle et le moteur de quelque chose, c’est certainement la meilleure formule aujourd’hui. Nous avons besoin de terrains d’expérimentations.

Il faut trouver le bon compromis entre une collectivité qui a un terrain d’expérimentations concret et des personnes qui ont des ressources et qui ont besoin de matérialiser leurs projets.

>> Smart City à Antony : une journée à marquer d’une pierre blanche !

Comment convaincre les entreprises et les collectivités ?

Il existe une vraie complexité pour les entreprises innovantes de transposer une idée sur un marché, suivant la concurrence, les normes les délais, la temporalité.

Nous sommes dans un environnement très concurrentiel, très compétitif. C’est ce que l’on voit dans l’économie et dans les transformations des sociétés humaines et avec cette économie des métropoles. C’est-à-dire une nouvelle dimension de grande agglomération qui joue un rôle stratégique dans la mondialisation actuelle (financière, culturelle, humaine). Ces métropoles sont en relation les unes avec les autres, pour échanger des flux d’informations, des flux de capitaux…, elles font système tout en étant engagé dans des concurrences féroces pour les capter.

C’est pourquoi, une vision, une ambition, un discours qui peut-être sinon entièrement co-construit tout du moins partagé est en mesurer d’attirer et de fédérer des énergies qu’il faut par la suite transformer en dispositifs opérationnels, en restitution immédiate à la population, pour assurer cette indispensable attractivité urbaine et territoriale, attractivité qui se confond également avec les questions de cohésion sociale, d’où la place majeure et irrépressible des acteurs publics locaux et des dispositifs qui permettent de faire cohabiter des rationalités publiques, privées, citoyennes comme le pôle de compétitivité Systématic dont le rôle est peut-être encore sous estimé.

Sur quels principes incontournables doit être fondée la Smart City ?

La Smart City doit respecter un certain nombre de principes. Lesquels ? L’utilisation de manière coordonnée et cohérente des nouvelles technologies pour optimiser, assurer, l’attractivité du territoire. Créer à la fois de l’optimisation et de nouveaux services et de l’interactivité. Toujours en lien avec les acteurs capables et légitimes d’assurer la cohérence d’un territoire, c’est-à-dire les autorités publiques en France.

Les nouvelles technologies pourraient permettre d’une part, d’optimiser des infrastructures, les rendre moins onéreuses et plus adaptées, de pouvoir qualifier pour telle ou telle personne, le service qu’elle peut attendre. De pouvoir créer de la valeur à partir d’une économie et cette valeur pourrait être mise au service d’une amélioration du potentiel collectif, ou individuel.

Pour autant, pour accéder au rang de smart cities, deux autres critères sont nécessaires : que les systèmes puissent interagir entre eux et qu’ils soient en lien étroit avec les autorités publiques en charge du fonctionnement de la ville et des territoires.

Pourquoi venir habiter dans une Smart City ?

Pierre Bordeaux : Il s’agit plus d’un principe ou d’un process, qu’une destination. Pourquoi venir habiter dans tel ou tel quartier ? Pour y chercher de meilleurs transports, une qualité de vie -qu’il s’agisse de tranquillité ou d’activité.

>> Smart City à Antony : “Le stress de la vie urbaine régionale peut être réduit”, Bernard Giry.

Qu’observe-t-on ? Que malgré les externalités négatives, les gens vivent et viennent habiter en ville pour un certain nombre de raisons. Ce qu’il est nécessaire, c’est de rendre ces villes beaucoup plus vivables. Beaucoup plus durable et que cela ne soit pas un lieu de régression et de ségrégation.

Pourquoi donc m’installer dans telle ou telle ville ? Parce que à tel endroit, la qualité de vie est meilleure parce que l’environnement est peut-être plus vert. On voit bien qu’un quartier ne peut pas avoir une pollution moindre que sur l’ensemble d’un enjeu métropolitain il y a une ambiance, une facilité de la vie, nous n’avons que 40% de la population qui vit selon les horaires traditionnels que l’on attend d’une population majoritairement salariée. Donc nous nous installons dans telle ou telle ville en fonction de sa correspondance avec nos modes de vies.

 

Le numérique crée-t-il de la valeur ?

Nous ne pouvons pas faire comme si les nouvelles technologies, la réalité qui nous entoure, n’existait pas. Nous serions perdus assez rapidement. Les ressources du numérique peuvent permettre de réduire le coût financier de la ville qui permet de dégager des ressources pour faire autre chose.

Le numérique va créer de nouveaux services.  Des services qui n’existaient pas. Sur la création de valeur du numérique, ce ne peut pas être le détournement de la consommation. Le numérique crée de la valeur, en croisant des données, des services, des interactions.

A quel moment parle-t-on de mégalopole ?

Il s’agit dans un premier temps d’un concept qui a été forgé par différents chercheurs (F. Ascher, F. Lussault, S.Sassen…) pour mieux comprendre et décrire certains phénomènes nouveaux liés à la globalisation, la révolution numérique et les processus d’urbanisation de ces quarante derniers années. On observe effectivement tout à la fois à une concentration des richesses, de la recherche et de l’innovation, et de certaines catégories de population dans des aires urbaines très importantes et qui échangent dans une sorte de réseau-monde ou d’Archipel Mégalopolitain Mondial (Olivier Dolfus).

Ces Métropoles au sens contemporain se définissent en quatre critères : taille en population (parfois en PIB aussi), nombre de centres de décision et de commandement stratégique sur leur territoire (ministères et sièges des Firmes transnationales), les volumes et intensité d’interconnexion avec les autres métropoles et polarités économiques et enfin leur influence et la manière dont elles ont pu restructurer leur territoire et se trouver à la tête d’un réseau de villes et de territoires qui forment autour d’elles et tournées vers elles un écosystème.

Certaines de ces métropoles accèdent au rang de mégalopoles (ou de Ville-monde) et en Europe, nous avons quelqu’une actuellement mais dont la place dans une sorte de hiérarchie supérieure est en constante remise en question (sous la pression d’autres métropoles qui se donnent les moyens pour accéder au même rang et parce que les ressources de chacun et les ressources à capter ne sont pas infinies). Paris en fait pour l’instant partie comme Londres mais doit lutter pour s’y maintenir et plusieurs classements appuyés sur les choix stratégiques et la potentialités de les mettre en œuvre rapidement remettent en cause la place de Paris dans le classement des mégalopoles européennes et mondiales pour 2050. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas la capacité à l’être. Vous avez ce qu’on appelle « la banane bleue » dans laquelle Paris n’est pas “géographiquement” mais a su s’y hisser  – une partie des évolutions tiennent (heureusement encore) dans les choix des humains.

Comment gérer la transversalité de la numérisation des services ?

« Les villes qui ont un projet, une vision, fédéreront les énergies », concluait Erik Orsenna. Sous-entendu : il n’y aura pas d’énergie pour tout le monde ! C’est la volonté et la méthode d’action qui comptent.

C’est relativement simple, à partir du moment où l’on se dit qu’il doit y avoir de la transversalité ou de l’échange de données, on a un certain nombre d’outils et de volonté qui le permettent. On facilite pour les personnes la possibilité de dialoguer, et en cela l’open data est fondamentale parce que la plupart des consultations des données publiées en open data viennent de la collectivité en question, parce qu’on a peu de temps de discuter avec d’autres services.

A partir du moment où vous mettez un endroit où l’on peut consulter des données, il se créent des interactions par rapport à un projet qui se développe, le décloisonnement se fait progressivement.

>>Smart City : “La technologie doit rendre un service”, F. Cauchi.

Il est nécessaire de disposer et de proposer  une vision claire, un projet pensé et solide porté par la collectivité et disposant d’ objectifs mesurables. Il convient aussi de s’attacher à associer toutes les parties prenantes d’un territoire sans oublier les personnels des services publics de la ville. Toutes ces principes doivent être respectés, car nous savons que 75% des ambitions de changement organisationnelles échouent. La conduite de la transversalité est possible à partir du moment où on détermine une direction, des indicateurs, qu’il existe une transparence des processus, des décisions et des actions et de la confiance. Si ces critères sont réunis, la révolution numérique sera dès lors un vecteur accepté, partagé, approprié de changement dans le sens d’un meilleur cadre de vie pour tous.