Anaïs Barut : quand la photonique rencontre l’impact médical
Ingénieure optique, entrepreneuse audacieuse, pionnière de l’imagerie médicale : Anaïs Barut a transformé une technologie de laboratoire en un outil capable de sauver des vies. À la tête de Damae Medical, longtemps membre du Hub Optics&Photonics chez SYSTEMATIC, elle raconte un parcours où science et engagement se mêlent pour rendre la médecine plus précise, moins invasive et résolument tournée vers l’humain. Du premier déclic au Laboratoire Charles Fabry à l’intégration de l’intelligence artificielle pour démocratiser l’expertise dermatologique, découvrez comment cette visionnaire fait de la photonique un véritable moteur de transformation du diagnostic médical.
Systematic : « Votre parcours combine ingénierie optique, entrepreneuriat et médecine – de l’Institut d’Optique à HEC, puis à la création de Damae Medical. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager dans la photonique appliquée à la santé, et quels moments clés ont façonné votre trajectoire personnelle et professionnelle ? »
Anaïs Barut : » J’ai toujours été animée par l’envie de créer. Créer vite, décider, voir l’impact concret de mon travail.
À l’Institut d’Optique Graduate School, nous avions cette double culture scientifique et entrepreneuriale. La filière entrepreneuriat m’ a permis d’expérimenter très tôt la création de projet. Nous avions aussi des rôles modèles inspirants. Très vite, la voie de l’entrepreneuriat s’est imposée comme une évidence.
Le déclic a eu lieu en rencontrant David Siret, aujourd’hui cofondateur et CTO de Damae, et le Professeur Arnaud Dubois au sein du Laboratoire Charles Fabry. Arnaud avait développé une technologie d’imagerie optique révolutionnaire, la LC-OCT. Scientifiquement brillante, mais encore au stade académique. À ce moment-là, l’enjeu était simple : soit cette technologie restait au laboratoire, soit elle devenait utile aux patients.
En 2014, nous avons créé Damae Medical avec cette conviction très forte : quand on peut avoir un impact, on doit l’avoir. Le sens du service a été présent dès le début. Dès qu’il s’agit de patient, le niveau d’exigence change. On ne peut pas faire “à peu près”. Bien sûr, le doute a toujours fait partie du chemin. Mais nous avons choisi d’être dans l’action. Construire une équipe exceptionnelle, excellente dans chaque domaine, et avancer avec l’état d’esprit que rien n’est impossible.
Avec le recul, chaque étape a été structurante : les premiers recrutements, l’incubation chez Agoranov, les soutiens de Bpifrance, les premiers partenariats hospitaliers comme avec le Professeur Jean-Luc Perrot au CHU de Saint-Étienne. Et puis des moments très forts : voir un dermatologue présenter nos résultats devant une salle comble. Là, on comprend que quelque chose se passe.
Entreprendre en medtech, c’est un marathon. J’ai appris à rester calme. À célébrer les bonnes nouvelles sans m’emballer. À absorber les mauvaises sans paniquer. Le chemin est long, le monde est grand, les besoins médicaux sont nombreux et c’est précisément ce qui rend l’aventure passionnante. »
Systematic : « Damae Medical développe une technologie d’imagerie optique non invasive capable de visualiser la peau au niveau cellulaire pour diagnostiquer les cancers sans biopsie. Quels ont été les principaux défis, tant scientifiques que technologiques, pour passer du concept à une solution déployée dans plusieurs pays ? «
A.B : « Le premier défi a été le temps. Il a fallu presque huit ans pour transformer une technologie de laboratoire en un dispositif médical certifié, avec un marquage CE. Huit ans d’itérations, d’erreurs, de fausses bonnes idées, d’apprentissages. Oui, certaines versions ne fonctionnaient pas du tout. Mais c’était nécessaire. Nous avons eu le “luxe” d’explorer, de nous tromper, et de forger des convictions solides sur notre technologie, notre produit et le besoin médical réel.
Développer deepLive™ signifiait combiner hardware et software, produire des images cellulaires en temps réel, tout en créant un outil robuste, fiable et simple à utiliser en consultation. La performance technologique ne suffit pas : si l’outil complique la vie du médecin, il ne sera pas adopté.
Il fallait aussi démontrer une vraie valeur clinique. Montrer que l’imagerie pouvait améliorer la précision diagnostique, éviter des biopsies inutiles et améliorer le parcours de soin. Cela a demandé des collaborations étroites avec des centres hospitaliers, des cabinets de dermatologie libérale et des études rigoureuses.

Et puis il y a l’humain. C’est probablement le plus exigeant. Construire une équipe, traverser les hauts et les bas ensemble, maintenir la confiance malgré les incertitudes. Nous avons appris que la force du collectif est déterminante. Se sentir entouré d’une équipe exceptionnelle change tout.
L’adoption par les médecins suit toujours une courbe. Au début, il faut convaincre les innovateurs, les early adopters. Puis la dynamique s’élargit. Les premiers cas de cancers de la peau imagés et les premiers résultats cliniques ont été un moment fondateur. À partir de là, nous avons senti que nous tenions quelque chose de réellement transformant. »
Systematic : « Alors que Damae Medical continue de se développer, comment envisagez‑vous l’impact futur de l’imagerie optique et des outils basés sur l’intelligence artificielle dans le diagnostic médical et, plus largement, dans les applications photoniques de santé ? Quel rôle souhaitez-vous jouer dans cette transformation au cours des prochaines années ? «
A.B : « Lorsque nous avons démarré, l’intelligence artificielle n’était pas au cœur du projet. Nous avons commencé à intégrer l’IA il y a environ cinq ans, pour renforcer l’impact clinique et démocratiser l’expertise.
Notre IA a été entraînée sur plus de 600 000 images. Les études montrent qu’elle améliore significativement la précision diagnostique et qu’elle permet à des dermatologues moins expérimentés en imagerie d’atteindre un niveau quasi-expert en quelques jours. Nous avons toujours vu l’IA comme un outil d’aide à la décision. Elle ne remplace pas le médecin. Elle lui permet de se concentrer là où il a le plus de valeur : l’accompagnement du patient, la prise en charge, le suivi.
La biopsie ne disparaîtra probablement pas totalement. Mais elle peut devenir l’exception plutôt que la règle dans de nombreux cas. Lorsque la lésion est bénigne, ou au contraire clairement caractérisée, l’imagerie permet déjà d’éviter un geste invasif. À plus long terme, nous croyons à des parcours de soins plus globaux et intégrés, à l’échelle locale. Des outils technologiques qui simplifient la vie des professionnels de santé et améliorent l’expérience patient.
Notre ambition pour Damae est claire : être présent sur plusieurs marchés en France et à l’international, accompagner la croissance de manière structurée et anticiper les enjeux pour éviter autant que possible les erreurs.
Quand on veut, on peut. Et quand on peut avoir un impact concret pour les patients, on doit. «
